mardi 21 janvier 2014

Champagne : "1% des clubs les plus riches essaye de se débarrasser des fédérations"

Au lendemain de l'annonce de sa candidature à la présidence de la Fifa, Jérôme Champagne a répondu aux questions de France football...
C’est un défi immense de vouloir conquérir et réformer la FIFA. Pourquoi se lancer dans une telle aventure et jouer les don Quichotte au sein d’une instance minée de l’intérieur ?
Le foot est à la croisée des chemins. On est dans une forme “d’élitisation” et de concentration des richesses qui remet en cause l’essence même du football, son universalité, son devoir de ne laisser personne sur le bord de la route. Veut-on un foot encore plus privatisé et concentré sur une vingtaine de clubs et quelques grandes compétitions ou bien veut-on un sport équitable où tout le monde peut participer et a des chances de pouvoir gagner ? C’est ce débat-là que la prochaine élection à la présidence de la FIFA va devoir trancher. Nous devons définir vers quel type de football nous voulons aller au cours des dix, quinze prochaines années.
Le rôle et la place de la FIFA dépendront donc des réponses à ces questions de société ? 
Exactement. Aujourd’hui, on est tiraillé entre la globalisation et les perspectives qu’elle ouvre et les inégalités croissantes qu’elle crée dans le même temps. On doit conserver cette possibilité d’avoir un foot globalisé mais on ne peut pas le laisser entre les mains invisibles du marché. Ce qui se passe sur le terrain de jeu ne peut pas être dicté par des déterminismes économiques. On ne peut vendre ses chances sportives pour survivre économiquement. Il faut rééquilibrer les ressources, les richesses et les talents. D’où la nécessité d’avoir une gouvernance mondiale forte et plus démocratique qui incarne l’intérêt collectif. Pas seulement celui des privilégiés. D’où l’un de vos principaux thèmes de campagne, rendre le pouvoir aux fédérations nationales… Oui. Les confédérations, qui ne sont pas membres de la FIFA, ont peu à peu pris le pouvoir au sein de l’instance au détriment des fédérations qui, elles, le sont. Entre les continents, les déséquilibres sont tels que l’Afrique, qui compte cinquante-quatre fédérations, dispose de seulement quatre sièges au sein du comité exécutif. C’est moitié moins que l’Europe qui a autant de fédérations. Je le répète, il faut rééquilibrer les pouvoirs de manière géographique et fonctionnelle. La FIFA appartient aux fédérations. Il ne faut pas l’oublier. C’est en leur redonnant leur vraie place qu’on redonnera aussi confiance au peuple du foot en la capacité de l’institution à gérer l’avenir.
Quelles seraient vos premières mesures si vous étiez élu ? 
J’engagerais des réformes de structures pour que le comité exécutif soit élu différemment et soit investi de davantage de responsabilités avec une majorité de sièges réservés aux présidents de fédérations. Ensuite, j’inviterais toutes les familles à s’asseoir autour d’une table pour faire une analyse de tous ces déséquilibres et proposer des solutions concrètes. On ne peut plus tolérer de tels écarts entre continents, entre pays, voire entre clubs à l’intérieur d’une même compétition.
Mais comment sortir de ce clivage entre football des riches et football des pauvres ? 
Il faudrait créer un fonds mondial de développement pour corriger ces inégalités. Il n’est pas normal que certaines ligues récupèrent des sommes importantes en dehors de leur territoire - au niveau des droits télé notamment - sans rien réinvestir, sans aucune contribution sur le plan local. Je ne suis pas le seul à le dire, des responsables de ligues professionnelles se sont déjà exprimés là-dessus. Ils sont ainsi favorables à une réflexion sur une redistribution différente de l’argent de la Ligue des champions.
N’y a-t-il pas une forme d’angélisme dans votre démarche ? 
Mais pas du tout ! Quand on croit à quelque chose, il ne faut pas hésiter à s’engager. Nous sommes nombreux à estimer que les inégalités ne sont acceptables que lorsqu’elles sont justifiées par le mérite sportif. Pourquoi l’Espagne réfléchit-elle à une vente collective de ses droits télé ? Pourquoi la France s’alarme-t-elle des avantages fiscaux de Monaco ? Pourquoi le président de la Fédération anglaise s’inquiète-t-il que l’on soit passé de 70% à 32% de joueurs éligibles en équipe nationale dans les effectifs de Premier League ? Où est l’angélisme ? Il y a juste un attachement aux valeurs du foot et à l’incertitude du résultat. Mais depuis des années la FIFA donne l’impression d’être enfermée dans l’immobilisme… Je ne suis pas d’accord. Comment pourrait-on être taxé d’immobilisme quand on consacre un tiers de son budget à des programmes de développement ? Où est l’immobilisme quand on signe en 2006 un accord avec la FIPpro – le syndicat international des joueurs – sur la spécificité du foot au niveau de la formation ? Quelle est la part d’immobilisme quand on organise la première conférence mondiale contre le racisme dans le foot, en 2001 ? Où est l’immobilisme, enfin, quand la FIFA a dû vaincre tant de résistances, d’égoïsmes et de scepticismes pour amener la Coupe du monde pour la première fois sur le continent africain, de surcroît en Afrique du sud, le pays de Nelson Mandela ? C’est une accusation partiale. Mais cela ne veut pas dire que la FIFA ne doit pas se réformer ni évoluer. Il faut la moderniser pour qu’elle reste efficace dans ce foot mondialisé.
La désignation du Qatar pour accueillir la Coupe du monde 2022 pose quand même de nombreuses questions sur la sincérité et la probité des plus hauts dirigeants du football mondial ? 
La Coupe du monde est le plus grand événement sportif de la planète. Elle attire 25 milliards de téléspectateurs en audience cumulée. Elle doit être préservée de toute allégation et de tout soupçon. S’il n’y a eu aucune tractation illicite avant la désignation du Qatar, on devra le savoir. Mais s’il s’est passé quelque chose, on devra le savoir aussi. On a parlé d’influences politiques, des membres du comité d’exécutif ont démissionné (NDLR : à la suite de soupçons de corruption). Tout cela a jeté un nuage de discrédit et de doute qui doit être dissipé. J’attends de connaître les conclusions de l’enquête de Michael Garcia, le président de la commission d’éthique. On doit pouvoir aller à cette Coupe du monde l’esprit totalement tranquille.
Durant vos onze années passées à la FIFA, avez-vous de près ou de loin été confronté à des tentatives de corruption ? 
J’ai été confronté à des tentatives, oui. Ce sont des pratiques qui existent, la corruption, les avantages en nature, les influences, les services rendus ou les postes obtenus grâce à unmembre de la famille. Dans ce domaine-là, le foot n’est pas très différent du reste de la société. Ces pratiques ne concernent pas les membres de l’administration de la FIFA, mais se situent à d’autres niveaux de la pyramide, parmi certaines confédérations, fédérations, ligues ou certains clubs. On accuse souvent à tort la FIFA de choses qui ne sont pas de son fait.
Si Michel Platini décide de se présenter, vous allez vous trouver en confrontation directe avec lui. Cette opposition pourrait être virulente car il a tout fait pour vous évincer de la FIFA… 
Michel a expliqué que ces attaques contre moi étaient liées à mon soutien à Blatter dans le 6+5 et dans la défense de la spécificité du sport face au droit européen. J’ai aussi entendu dire qu’il me faisait le crédit de l’avoir aidé lors de son élection à la présidence de l’UEFA en janvier 2007. Il y a un respect mutuel entre nous qui n’exclut pas des divergences d’analyse. Pour moi, la FIFA doit rester une structure verticale et elle est aussi compétente pour tout ce qui touche l’Europe et donc le football européen.
Mais vous ne pouvez nier que vos relations sont plutôt tendues… 
En ce qui me concerne, il n’y a aucun esprit de revanche. Ce sont des sentiments négatifs. Et le foot a besoin de toutes les compétences et de toutes les énergies pour faire face à ces multiples défis.
Vos détracteurs ne vont pas manquer de mettre en doute votre légitimité pour les relever ? 
On en jugera après l’élection. La légitimité, c’est de pouvoir gagner ou pas. Je satisfais aux conditions de l’article 24 des statuts de la FIFA et j’ai donc le droit de me présenter. Le choix d’un président de la FIFA, ce n’est pas le choix d’un entraîneur, d’un sélectionneur ou d’un consultant télé. C’est le choix d’une personne qui comprend les évolutions du monde et les potentialités de son sport. Ce n’est pas à moi de dire si je suis légitime. Mais j’ai la conviction que je peux jouer un rôle dans le débat sur l’avenir de la FIFA. Avec modestie, mais avec détermination.
Ne craignez-vous pas d’être perçu comme le sous-marin de Sepp Blatter dont vous êtes resté très proche ?
C’est mal me connaître. La question n’est pas de savoir pour qui on roule mais quelles idées on veut défendre. Je ne suis pas dans un combat de personnes. Je ne cherche pas la gloire. Je me suis engagé pour que le foot ne tombe pas entre les mains des marchands du temple. Je suis dans le volontarisme face aux difficultés que rencontrent toutes les composantes du foot, qu’il s’agisse des présidents de clubs amateurs comme des syndicats de joueurs.
Mais le foot a besoin de l’argent des marchands du temple pour aller de l’avant ? 
Bien sûr. Je ne suis pas contre l’argent. La FIFA a besoin d’encore plus de développement économique. L’installation d’une pelouse artificielle, c’est un million de dollars. Si la FIFA veut jouer son rôle, ce n’est pas en construisant cent terrains mais mille ! Mais pour cela, la globalisation doit être mieux partagée et régulée.
Cette globalisation, justement, est en train de faire bouger les lignes en profondeur. Les intérêts des clubs ne sont plus ceux des équipes nationales. Comment y remédier ? 
L’industrie du foot a engendré un conflit économique entre le foot de clubs et celui des équipes nationales. Certains voudraient voir un grand show planétaire avec des écuries composées de joueurs multinationaux qui n’ont aucun rapport avec le tissu local. Une sorte de NBA du foot où les équipes nationales auraient un rôle secondaire. Le un pour cent des clubs les plus riches essaye donc de se débarrasser du carcan des fédérations et de leurs régulations. Mais on a besoin des deux, d’un foot de clubs fort et d’un foot d’équipes nationales qui le soit aussi. Nous devons travailler sur l’équilibre des calendriers et des obligations. Et ne pas céder aux tentatives de marginalisation des compétitions d’équipes nationales. La Coupe du monde doit rester intouchable.
Une FIFA agissant de manière transparente et propre, prenant des décisions dans l’intérêt du football et non pas en fonction des préoccupations de quelques-uns, vous croyez vraiment que c’est possible un jour ? 
La FIFA a aujourd’hui une image dégradée. Dans certains pays, elle est perçue comme autoritaire et même impérialiste. Elle a un problème de crédibilité, c’est indéniable. On doit donc répondre aux revendications des opinions publiques qui demandent plus d’éthique, plus de transparence et d’humilité. Il faut travailler à ce rapprochement avec les supporters et les passionnés. Cette restauration et cette réconciliation sont indispensables. Sinon, c’est la gouvernance du football elle-même qui sera mise en cause. C’est pour cette raison que son évolution et son adaptation aux exigences du XXIe siècle sont au centre de mes réflexions et de mes propositions.

(France football)

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Journaliste spécialisé dans l'actualité sportive, j'ai collaboré, entre autres, à So Foot, Libération, Radio France Internationale. Aujourd'hui, je suis particulièrement les politiques sportives au plan national et dans les collectivités locales pour Localtis.