Au lendemain de l'annonce de sa candidature à la présidence de la Fifa, Jérôme Champagne a répondu aux questions de France football...
C’est un défi immense de vouloir conquérir et
réformer la FIFA. Pourquoi se lancer dans une
telle aventure et jouer les don Quichotte au sein
d’une instance minée de l’intérieur ?
Le foot est à la croisée des chemins. On est dans une forme
“d’élitisation” et de concentration des richesses qui remet
en cause l’essence même du football, son universalité, son
devoir de ne laisser personne sur le bord de la route. Veut-on
un foot encore plus privatisé et concentré sur une
vingtaine de clubs et quelques grandes compétitions ou
bien veut-on un sport équitable où tout le monde peut
participer et a des chances de pouvoir gagner ? C’est ce
débat-là que la prochaine élection à la présidence de la
FIFA va devoir trancher. Nous devons définir vers quel
type de football nous voulons aller au cours des dix,
quinze prochaines années.
Le rôle et la place de la FIFA dépendront donc
des réponses à ces questions de société ?
Exactement. Aujourd’hui, on est tiraillé entre la
globalisation et les perspectives qu’elle ouvre et les
inégalités croissantes qu’elle crée dans le même temps. On
doit conserver cette possibilité d’avoir un foot globalisé
mais on ne peut pas le laisser entre les mains invisibles du
marché. Ce qui se passe sur le terrain de jeu ne peut pas
être dicté par des déterminismes économiques. On ne
peut vendre ses chances sportives pour survivre
économiquement. Il faut rééquilibrer les ressources, les
richesses et les talents. D’où la nécessité d’avoir une
gouvernance mondiale forte et plus démocratique qui
incarne l’intérêt collectif. Pas seulement celui des
privilégiés.
D’où l’un de vos principaux thèmes de
campagne, rendre le pouvoir aux fédérations
nationales…
Oui. Les confédérations, qui ne
sont pas membres de la FIFA, ont
peu à peu pris le pouvoir au sein
de l’instance au détriment des
fédérations qui, elles, le sont.
Entre les continents, les
déséquilibres sont tels que l’Afrique, qui compte
cinquante-quatre fédérations, dispose de seulement
quatre sièges au sein du comité exécutif. C’est moitié
moins que l’Europe qui a autant de fédérations. Je le
répète, il faut rééquilibrer les pouvoirs de manière
géographique et fonctionnelle. La FIFA appartient aux
fédérations. Il ne faut pas l’oublier. C’est en leur redonnant
leur vraie place qu’on redonnera aussi confiance au peuple
du foot en la capacité de l’institution à gérer l’avenir.
Quelles seraient vos premières mesures si vous
étiez élu ?
J’engagerais des réformes de structures pour que le
comité exécutif soit élu différemment et soit investi de
davantage de responsabilités avec
une majorité de sièges réservés
aux présidents de fédérations.
Ensuite, j’inviterais toutes les
familles à s’asseoir autour d’une
table pour faire une analyse de
tous ces déséquilibres et proposer
des solutions concrètes. On ne peut plus tolérer de tels
écarts entre continents, entre pays, voire entre clubs à
l’intérieur d’une même compétition.
Mais comment sortir de ce clivage entre football des riches et football des
pauvres ?
Il faudrait créer un fonds mondial de développement pour
corriger ces inégalités. Il n’est pas normal que certaines
ligues récupèrent des sommes importantes en dehors de
leur territoire - au niveau des droits télé notamment - sans
rien réinvestir, sans aucune contribution sur le plan local.
Je ne suis pas le seul à le dire, des responsables de ligues
professionnelles se sont déjà exprimés là-dessus. Ils sont
ainsi favorables à une réflexion sur une redistribution
différente de l’argent de la Ligue des champions.
N’y a-t-il pas une forme d’angélisme dans votre
démarche ?
Mais pas du tout ! Quand on croit à quelque chose, il ne
faut pas hésiter à s’engager. Nous sommes nombreux à
estimer que les inégalités ne sont acceptables que
lorsqu’elles sont justifiées par le mérite sportif. Pourquoi
l’Espagne réfléchit-elle à une vente collective de ses droits
télé ? Pourquoi la France s’alarme-t-elle des avantages
fiscaux de Monaco ? Pourquoi le président de la
Fédération anglaise s’inquiète-t-il que l’on soit passé de
70% à 32% de joueurs éligibles en équipe nationale dans
les effectifs de Premier League ? Où est l’angélisme ? Il y a
juste un attachement aux valeurs du foot et à l’incertitude
du résultat.
Mais depuis des années la FIFA donne
l’impression d’être enfermée dans
l’immobilisme…
Je ne suis pas d’accord. Comment pourrait-on être taxé
d’immobilisme quand on consacre un tiers de son budget
à des programmes de développement ? Où est
l’immobilisme quand on signe en 2006 un accord avec la
FIPpro – le syndicat international des joueurs – sur la
spécificité du foot au niveau de la formation ? Quelle est la
part d’immobilisme quand on organise la première
conférence mondiale contre le racisme dans le foot, en
2001 ? Où est l’immobilisme, enfin, quand la FIFA a dû
vaincre tant de résistances, d’égoïsmes et de scepticismes
pour amener la Coupe du monde pour la première fois sur
le continent africain, de surcroît en Afrique du sud, le pays
de Nelson Mandela ? C’est une accusation partiale. Mais
cela ne veut pas dire que la FIFA ne doit pas se réformer ni
évoluer. Il faut la moderniser pour qu’elle reste efficace
dans ce foot mondialisé.
La désignation du Qatar pour accueillir la Coupe
du monde 2022 pose quand même de
nombreuses questions sur la sincérité et la
probité des plus hauts dirigeants du football
mondial ?
La Coupe du monde est le plus grand événement sportif
de la planète. Elle attire 25 milliards de téléspectateurs en
audience cumulée. Elle doit être préservée de toute
allégation et de tout soupçon. S’il n’y a eu aucune
tractation illicite avant la désignation du Qatar, on devra le
savoir. Mais s’il s’est passé quelque chose, on devra le
savoir aussi. On a parlé d’influences politiques, des
membres du comité d’exécutif ont démissionné (NDLR : à
la suite de soupçons de corruption). Tout cela a jeté un
nuage de discrédit et de doute qui doit être dissipé.
J’attends de connaître les conclusions de l’enquête de
Michael Garcia, le président de la commission d’éthique.
On doit pouvoir aller à cette Coupe du monde l’esprit
totalement tranquille.
Durant vos onze années passées à la FIFA, avez-vous
de près ou de loin été confronté à des
tentatives de corruption ?
J’ai été confronté à des tentatives, oui. Ce sont des
pratiques qui existent, la corruption, les avantages en
nature, les influences, les services rendus ou les postes obtenus grâce à unmembre de la famille. Dans ce
domaine-là, le foot n’est pas très différent du reste de la
société. Ces pratiques ne concernent pas les membres de
l’administration de la FIFA, mais se situent à d’autres
niveaux de la pyramide, parmi certaines confédérations,
fédérations, ligues ou certains clubs. On accuse souvent à
tort la FIFA de choses qui ne sont pas de son fait.
Si Michel Platini décide de se présenter, vous
allez vous trouver en confrontation directe avec
lui. Cette opposition pourrait être virulente car
il a tout fait pour vous
évincer de la FIFA…
Michel a expliqué que ces
attaques contre moi étaient liées à
mon soutien à Blatter dans le 6+5
et dans la défense de la spécificité
du sport face au droit européen. J’ai aussi entendu dire
qu’il me faisait le crédit de l’avoir aidé lors de son élection
à la présidence de l’UEFA en janvier 2007. Il y a un respect
mutuel entre nous qui n’exclut pas des divergences
d’analyse. Pour moi, la FIFA doit rester une structure
verticale et elle est aussi compétente pour tout ce qui
touche l’Europe et donc le football européen.
Mais vous ne pouvez nier que vos relations sont
plutôt tendues…
En ce qui me concerne, il n’y a aucun esprit de revanche.
Ce sont des sentiments négatifs. Et le foot a besoin de
toutes les compétences et de toutes les énergies pour faire
face à ces multiples défis.
Vos détracteurs ne vont pas manquer de mettre
en doute votre légitimité pour les relever ?
On en jugera après l’élection. La légitimité, c’est de
pouvoir gagner ou pas. Je satisfais aux conditions de
l’article 24 des statuts de la FIFA et j’ai donc le droit de me
présenter. Le choix d’un président de la FIFA, ce n’est pas
le choix d’un entraîneur, d’un sélectionneur ou d’un
consultant télé. C’est le choix d’une personne qui
comprend les évolutions du monde et les potentialités de
son sport. Ce n’est pas à moi de dire si je suis légitime.
Mais j’ai la conviction que je peux jouer un rôle dans le
débat sur l’avenir de la FIFA. Avec modestie, mais avec
détermination.
Ne craignez-vous pas d’être perçu comme le
sous-marin de Sepp Blatter
dont vous êtes resté très
proche ?
C’est mal me connaître. La
question n’est pas de savoir pour
qui on roule mais quelles idées on
veut défendre. Je ne suis pas dans un combat de
personnes. Je ne cherche pas la gloire. Je me suis engagé
pour que le foot ne tombe pas entre les mains des
marchands du temple. Je suis dans le volontarisme face
aux difficultés que rencontrent toutes les composantes du
foot, qu’il s’agisse des présidents de clubs amateurs
comme des syndicats de joueurs.
Mais le foot a besoin de l’argent des marchands
du temple pour aller de l’avant ?
Bien sûr. Je ne suis pas contre l’argent. La FIFA a besoin
d’encore plus de développement économique.
L’installation d’une pelouse artificielle, c’est un million de
dollars. Si la FIFA veut jouer son rôle, ce n’est pas en
construisant cent terrains mais mille ! Mais pour cela, la
globalisation doit être mieux partagée et régulée.
Cette globalisation, justement, est en train de
faire bouger les lignes en profondeur. Les
intérêts des clubs ne sont plus ceux des équipes
nationales. Comment y remédier ?
L’industrie du foot a engendré un conflit économique
entre le foot de clubs et celui des équipes nationales.
Certains voudraient voir un grand show planétaire avec
des écuries composées de joueurs multinationaux qui
n’ont aucun rapport avec le tissu local. Une sorte de NBA
du foot où les équipes nationales auraient un rôle
secondaire. Le un pour cent des clubs les plus riches
essaye donc de se débarrasser du carcan des fédérations et
de leurs régulations. Mais on a besoin des deux, d’un foot
de clubs fort et d’un foot d’équipes nationales qui le soit
aussi. Nous devons travailler sur l’équilibre des calendriers
et des obligations. Et ne pas céder aux tentatives de
marginalisation des compétitions d’équipes nationales. La
Coupe du monde doit rester intouchable.
Une FIFA agissant de manière transparente et
propre, prenant des décisions dans l’intérêt du
football et non pas en fonction des
préoccupations de quelques-uns, vous croyez
vraiment que c’est possible un jour ?
La FIFA a aujourd’hui une image dégradée. Dans certains
pays, elle est perçue comme autoritaire et même
impérialiste. Elle a un problème de crédibilité, c’est
indéniable. On doit donc répondre aux revendications des
opinions publiques qui demandent plus d’éthique, plus de
transparence et d’humilité. Il faut travailler à ce
rapprochement avec les supporters et les passionnés. Cette
restauration et cette réconciliation sont indispensables.
Sinon, c’est la gouvernance du football elle-même qui sera
mise en cause. C’est pour cette raison que son évolution et
son adaptation aux exigences du XXIe siècle sont au centre
de mes réflexions et de mes propositions.
(France football)
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